dimanche 25 juin 2017

Ouroboros

Sssssssss… sssss…
C’est l’histoire d’un enfant, pas plus de trois ans, qui marchait à peine,
qui commençait à parler et à regarder, découvrir, autour de lui.
Par la force des choses, il devint rapidement aussi indépendant que ses moyens le permettaient.
Il arrivait que ce petit fasse des cauchemars. Cette nuit-là, il fit un rêve terrifiant,
qui le marquera à vie :
L’enfant se voyait marcher sur un sentier à travers un champ.
Il se mit à pleuvoir à grosses gouttes.
L’enfant ressentit une sensation étrange sous ses pieds,
il regarda et vit que le sol était rempli de vers de terre.
Le sol bougeait, grouillait, tant il y en avait.
L’enfant se sentit apeuré. Paniquant, il accéléra en ne pouvant faire autrement
que de marcher sur des vers paraissant de plus en plus gros. Cela le dégoûtait. 
Soudain, l’enfant s’est retrouvé face à une énorme tête de serpent !
La tête faisait bien plus du double de la taille de l’enfant !
Devant ce monstre, l’enfant restait pétrifié de terreur.
Le serpent le regardait, sans se montrer agressif.
Les yeux de l’enfant cherchaient à voir, derrière cette tête effrayante, le corps de la bête.
Ce qu’il entrevit le bouleversa : le corps, immense, dont il ne voyait qu’un flanc,
se perdait à l’horizon, à l’infini, il n’en voyait pas la queue ! 
L’enfant se reprit et amorça un mouvement pour faire marche arrière.
Lentement, il recula, puis se retourna, afin de fuir loin de la tête du serpent.
Horreur !
Quelle fut l’effroyable surprise de l’enfant en découvrant, derrière lui,
la queue géante du serpent, qui frétillait !
 
Juste avant un réveil brusque, l’enfant fut tout-à-coup dans l’espace
d’où il voyait l’immense serpent qui entourait complètement la Terre, tel un anneau.


Adolescent, il est arrivé que Sandro se souvienne de ce cauchemar,
comme il se souvenait d’autres rêves et cauchemars, sans plus.

Jeune homme, Sandro partit avec son amie en voyage sur une terre lointaine. Là,
ils apprirent à fabriquer des bijoux à partir de pierres semi-précieuses déjà taillées et de fil d’argent.

De retour en Europe, avec son amie, ils s’installèrent dans un camping sauvage,
monté le temps d’un fameux festival de musique pop-rock qui durait six jours.
Ils vendaient leur artisanat dans le camping, devant leur tente.
L’amie de Sandro avait créé des boucles d’oreille très simples et jolies,
avec des plumes d’oisillons colorées.
Il y avait beaucoup de va et vient cet après-midi-là, quand une jeune femme s’est arrêtée
devant le stand improvisé, ayant flashé sur une paire de boucles d’oreille en plumes.
La jeune femme demanda le prix et engagea une conversation avec l’amie de Sandro.
Tout-à-coup, la femme s’est tournée pour faire face à Sandro et lui a dit,
en le regardant droit dans les yeux « je t’échange ma boucle d’oreille
contre une paire avec les plumes ». Sandro s’est approché d'elle
pour découvrir un serpent qui se mord la queue, en argent, accroché à l’oreille de la demoiselle.
Il a accepté le troc sans hésiter, se rappelant aussitôt son cauchemar d’enfant.
La jeune femme a ôté sa boucle d’oreille et, spontanément, elle s'est approchée de Sandro
pour lui enlever sa boucle d’oreille et lui mettre à la place celle qu’elle portait, le serpent.
Ensuite, elle a regardé Sandro…, son oreille…, Sandro de profil en  reculant…,
et enfin, elle a paru satisfaite. C’est alors qu’elle a pris la paire de boucle d’oreilles en plumes
qui lui plaisait. Elle souriait en se mettant les boucles d’oreille devant le miroir tendu
par l’amie de Sandro. Puis, elle s’en est allée, sans se retourner.

En repensant à la jeune femme, Sandro se disait : parfois la vie est étrange, inattendue.
Quelle rencontre surprenante, un peu comme dans un rêve.
Aujourd’hui, j’ai l’impression d’avoir reçu un présent.
Sandro ôta sa nouvelle boucle d’oreille pour la regarder.
La tête du serpent se plaçait sur le lobe, recouvrant ainsi le trou traversant l’oreille.
La queue du serpent, qui remontait derrière l’oreille, se terminait de façon à pouvoir passer
dans le trou du lobe, afin de venir s’accrocher derrière la tête du serpent.
De la sorte, le serpent était lové autour du lobe.

Sandro a porté cette boucle d’oreille durant plus de vingt ans. Elle faisait partie de lui.
Il a aimé comment ce bijou s’est, en quelque sorte, imposé à son oreille,
par l’intermédiaire de la demoiselle spontanée, d'une rencontre insolite.

A l’approche de ses trente ans, Sandro aimait aller fouiner dans les bibliothèques
à la recherche de bd et livres intéressants, intelligents ou originaux.
Ce jour-là, dans un rayon, il prit un livre plein de symboles.
Il s’assit dans un coin et feuilleta le gros pavé.
Quelle ne fut sa surprise en tombant sur une image montrant un serpent enroulé
à s’en mordre la queue ! Un Ouroboros, lut-il.
Son rêve lui revint à l’esprit, surtout la dernière scène quand il avait vu l’immense serpent
entourant la planète entière. J’ai rêvé d’un ouroboros.
Comment se fait-il que je me souvienne de cela, alors que je n’ai quasiment aucun souvenir
de cette époque de ma vie, alors qu’à cet âge j’étais incapable de penser ?

Bizarre ce rêve, se dit Sandro.
Il prit ensuite un autre livre dans le rayon, le dictionnaire des symboles de J. Chevalier
et A. Gheerbrant. Il ne trouva rien sous le terme ouroboros.
Sandro tourna les pages en cherchant "serpent".
L’énoncé sous serpent comportait plusieurs pages et il s’y trouvait, en plus des dragons,
l’ouroboros. Sandro lut :
« Autant que l’homme, mais contrairement à lui, le serpent se distingue
de toutes les espèces animales. Si l’homme se situe à l’aboutissement d’un long effort génétique, nous devons aussi, nécessairement, placer cette créature froide, sans pattes,
ni poils, ni plumes, au commencement du même effort.
En ce sens, Homme et Serpent sont les opposés, les complémentaires, les Rivaux.
En ce sens aussi, il y a du serpent dans l’homme et, singulièrement,
dans la part de celui-ci que son entendement contrôle le moins.
(…)
Il n’y a pourtant rien de plus commun qu’un serpent, rien de plus simple.
Mais il n’y a sans doute rien de plus scandaleux pour l’esprit,
en vertu même de cette simplicité.
(…)
Il joue des sexes comme de tous les contraires ; il est femelle et mâle aussi,
jumeau en lui-même
(…)
Le serpent ne présente donc pas un archétype, mais un complexe archétypal,
lié à la froide, gluante et souterraine nuit des origines
(…)
Le serpent visible n’apparaît donc que comme la brève incarnation d’un Grand Serpent Invisible, causal et a-temporel, maître du principe vital et de toutes les forces de la nature.
C’est un vieux dieu premier que nous retrouvons au départ de toutes les cosmogénèses,
avant que les religions de l’esprit ne le détrônent.
Il est ce qui anime et ce qui maintient.
Sur le plan humain, il est le double symbole de l’âme et de la libido. (…)
Dans le tantrisme, c’est la Kundalini , lovée à la base de la colonne vertébrale
(…)
L’Ouroboros lui aussi est symbole de manifestation et de résorption cyclique ;
il est union sexuelle en lui-même, auto-fécondateur permanent,
comme le montre sa queue enfoncée dans sa bouche ;
(…)
S’il appelle l’image du cercle, il est surtout la dynamique du cercle,
c’est-à-dire la première roue, d’apparence immobile,
parce qu’elle ne tourne que sur elle-même,
mais dont le mouvement est infini, parce qu’il se reconduit perpétuellement en lui-même.
(…) Il crée le temps, comme la vie, en lui-même.
 
Plus qu’une volonté d’hégémonie de l’esprit au détriment des forces naturelles,
il faut voir là un souci d’équilibrer ces deux forces fondamentales de l’être,
en empêchant que l’une – celle qui n’est pas contrôlable –
ne tente de prévaloir sur l’autre. (…)
Ici (dans l’antique monde grec, aux temps d’Athéna, déesse de toute science véritable,
et des divinités de la poésie, de la musique, de la médecine et surtout de la divination),
la science du serpent étend également son pouvoir sur le royaume de l’ombre
et sur celui de la lumière, concilie l’âme et l’esprit, les deux zones de la conscience,
le sacré gauche (Dionysos, le mystérieux Libérateur)
et le sacré droit (Apollon, le dieu solaire).
Mais tout cela est contenu en germe et parfaitement expliqué en images
par l’histoire de Dionysos lui-même. Sous les noms de (…), il naît, (…), de l’union
de Zeus et de Perséphone, c’est-à-dire de l’âme et de l’esprit, du ciel et de la terre.
Pour réaliser cette union, la tradition dit que Zeus se transforme en serpent.
C’est dire que l’Esprit, tout divinisé qu’il soit, reconnaît l’antériorité de l’incréé
primordial, dont il est lui-même issu, et où il lui faut replonger pour se régénérer
et porter fruit. (…)
L’apologue est clair : il montre que le serpent n’est pas en lui-même bon ou mauvais,
mais qu’il possède les deux valences…
(…)
Dans la mesure, au contraire, où il demeure l’indispensable autre-face de l’esprit,
le vivifiant, l’inspirateur, par lequel monte la sève des racines à la coupole de l’arbre,
il est agréé, et même glorifié. Ainsi, toutes les grandes déesses de la nature,
ces déesses mères qui se reconduiront dans le christianisme sous la forme de Marie,
mère de Dieu incarné, ont le serpent pour attribut.
(…)
C’est cette tenace volonté humaine contre la dictature de la raison,
qui donnera naissance aux sectes gnostiques, aux confréries de derviches et,
dans le monde chrétien, à toute une catégorie d’hérésies
que combattra l’Eglise Romaine. (…)
Quand ce monde se réclame des Anciens, il semble qu’il oublie la leçon de Tempérance,
qui se dégage de l’ensemble de leur mythologie dans tous les cas où celle-ci traite
du serpent. Condition de tout équilibre, cette tempérance paraît à certains égards
proche de la sagesse du serpent, dont parle le Christ.
Le serpent n’est pas médecin, il est médecine,
tel doit être compris le caducée dont le bâton est fait pour être pris en main.
L’universalité des traditions qui font du serpent le maître des femmes,
parce qu’il est celui de la fécondité (…)
Si la chrétienté n’a, le plus souvent, retenu que l’aspect négatif et maudit du serpent,
les textes sacrés du Christianisme, eux, témoignaient des deux aspects du symbole. (…)
Le serpent, chargé de tous les péchés, est l’orgueilleux, l’égoïste, l’avare.
Le "bon être" du serpent, pour reprendre le langage de Jacob Boehme, n’est plus ;
ne subsiste que son "faux être" qui "aime à se matérialiser dans l’orgueil :
celui qui sous sa garde laisse les pauvres souffrir de disette
et qui entasse en son cœur des biens temporels en propriété,
celui-là n’est pas un chrétien, mais un fils du serpent
".
Le mythe païen de Siegfried (…). Ce Nouveau Héros deviendra, dans sa décadence,
le surhomme et le superman, par lesquels une civilisation dite chrétienne retombe
précisément dans les excès que le christianisme veut réprimer.
On sait quelles en sont les conséquences, dont la moins grave n’est pas le crayonnage
d’une morale du Bien et du Mal
outrageusement simplificatrice et traumatisante,
parce qu’elle rompt l’unité de la personne humaine, en refoulant
dans l’inconscient les aspirations et inspirations profondes de l’être
. »

Sandro saisit soudain la symbolique ou plus exactement, la relation entre deux symboles :
celui du serpent et celui de l’aigle, c’est-à-dire celui de l’âme et celui de l’esprit.
Le serpent rampe sur terre, alors que l’aigle vole haut dans le ciel.

Sandro rangea le dictionnaire, en pensant à ce qui avait bien pu causer son rêve d’enfant :
c’est l’imagination qui l’a créé ; mais comment une faculté en tout début de développement
peut concevoir un tel rêve chez un enfant de moins de trois ans,
en lui soumettant un symbole majeur remontant à la nuit des temps ?
Il n’y était pas seulement question d’un serpent,
mais d’un ouroboros qui entourait la Terre. Que signifie tout cela ?
Que faut-il comprendre de ce rêve ?


Absorbé par son questionnement, Sandro sortit de la bibliothèque.
Durant un infime instant, il eut l’impression de Tout saisir,
que le monde était, au fond, facile et si évident à appréhender.
Mais cet instant de lucidité aiguë fut trop fugace. L’instant d’après,
Sandro se laissait emporter dans la confusion d’un flot de pensées
notamment en recherche de compréhension du pourquoi et du comment…
Comme à l’accoutumée, Sandro restait prisonnier de son abondante activité cérébrale.
Ce jour-là, il prit conscience et put mesurer l’écart entre son hyper activité mentale
et ses trop brefs instants de lâcher-prise durant lesquels tout devient limpide.

Sur son scooter, Sandro restait avec le sentiment qu’une nouvelle fenêtre ou porte s’ouvrait pour lui
sur l’inconnu…, peu à peu. Un jour, il ferait de sa cellule carcérale mentale une bibliothèque haute
technologie. Cet espace aurait d’innombrables ouvertures et accès sur et depuis le monde des sens.

En garant son scooter, Sandro tentait de s’imaginer ce que devait ressentir un serpent,
cet animal qui semble éprouver le contact avec l’environnement par la globalité de son corps.
Sandro s’amusait à imaginer son propre tibia toucher quelque chose et son esprit distinguant immédiatement ce qu’est cette chose – son odeur, sa forme, sa couleur, sa dimension, etc. –
et ce, sans avoir à la regarder, alors qu’au même moment son épaule toucherait
et identifierait autre chose, simultanément…

Sssss… Ssssandro…sss…. voussss… sssssalue…ssssss...