dimanche 19 mars 2017

Une maison hantée

Introduction 

Il existe quelque part en France une maison laissée à l’abandon.
C’est une maison de maître construite au XIXème siècle,
une belle demeure aux dimensions modestes et à l’architecture soignée.

Bien que tout soit à retaper, elle reste étonnamment bien préservée,
comme si elle était encore habitée, alors que cela fait une cinquantaine d’années qu’elle reste vide.
Le propriétaire est un notaire. Il a mis plusieurs fois la demeure en vente,
mais jusqu’ici personne n’en a voulu, même pour un prix dérisoire.


Cette maison a la réputation d’être hantée depuis que les derniers locataires
y ont tué leurs enfants. Les parents ont été enfermés dans un hôpital psychiatrique,
ayant tous deux sombré dans une psychose déficitaire. Ils s’étaient persuadés,
purent-ils expliquer au moment des faits, que leurs enfants se levaient la nuit,
pour marcher dans la maison en faisant claquer portes et fenêtres,
dans le seul but de perturber leur sommeil.

L’enquête a conclu que les parents, jusqu’alors sans histoire, honorables et bigots,
ont tous deux souffert d’hallucinations, pour une raison inconnue.
Durant cette funeste nuit, en plein délire, ils ont tué leurs progénitures
en pratiquant des sortes de rites, comme s’ils sacrifiaient leurs enfants à des dieux sanguinaires
ou comme s’ils avaient cru les enfants possédés par le diable.


Depuis cette tuerie, moins d’une dizaine de personnes se sont intéressées à cette maison.
Les maisons hantées attirent pourtant une clientèle spécifique, pas celle-ci.

Confrontations 

Laura et Johnny, respectivement 19 et 21 ans, sont tous deux des banlieusards aux idées anarchiques.
Ils consomment autant d’alcool que diverses drogues et médicaments.
SDF, ils fuient la ville, où Johnny s’est fait casser la figure et a reçu un coup de couteau dans le ventre.
Pour subvenir à leurs besoins, ils touchent le RSA et dealent des produits illicites.
En ce moment, ils traversent la France à pied et en stop, pour se rendre à Brest.

Ce jour-là, le jeune couple et leurs deux chiens, tout en marchant, voient au loin la maison
en question. D’instinct, ils s’en sont approchés. Ils se rendirent vite compte qu’elle était délaissée.
Laura, subjuguée, se demande s’ils pourraient y rester. « Regarde Johnny, elle semble vide.
Nous pourrions nous arrêter ici quelques jours, nous avons des provisions, ça nous ferait du bien. Allons regarder de plus près »,
suggère-t-elle à son gars.

Ils sont entrés dans la propriété somme toute facilement, par une grille cassée.
À voir les lieux, cela fait longtemps que personne n’est passé, l’herbe étant haute, jaunie,
des buissons poussant par-ci par-là. Les chiens se régalent de renifler partout.
À l’arrière de la maison, la porte d’un cabanon s’ouvre. Chacun de regarder à l’intérieur, de fouiller. Laura trouve, sous un pot, un jeu de clé. Contents et excités, ils se dirigent vers la maison.
Bingo !
Poussière à l'intérieur, odeur de renfermé, meubles minimum.
« Parfait », s’écrièrent-ils. Les chiens restaient dehors, mais ni Johnny ni Laura
ne leur prêtèrent attention, trop occupés à s’installer, à dépoussiérer un peu,
tout en fumant un gros joint.

Le jeune couple s’est affalé vers 2 heures du matin, complètement pété.

Durant la nuit, vers 5 heures du matin, Laura se lève pour aller uriner.
VLAN !
Laura entend une porte claquer. Soudain effrayée, elle se relève, sort sur la pointe des pieds,
et trébuche. Paf, elle chute dans l’escalier.
Elle se relève et jure contre « cette satanée baraque ». 
Elle constate qu’elle ne s’est blessée que superficiellement.
En revenant dans la pièce où ils dorment, elle croit voir une ombre traverser le corridor et
VLAN !
elle entend à nouveau une porte claquer. L’esprit confus, elle pense « il doit y avoir du vent
et je me tape un mauvais trip »
. Elle allume une cigarette, anxieuse, puis s’écroule près de son ami,
en se serrant fort contre lui. Ce dernier dort d’un sommeil de plomb.

Le jour suivant, elle a raconté sa chute et les bruits à Johnny. Il lui reste trois hématomes
et une douleur à l’épaule. Johnny n’a rien entendu et a conclu par un « tu délires, ma belle ».
C’est seulement à ce moment-là, qu’ils prirent conscience que les chiens étaient dehors.
Ils les trouvèrent tous deux allongés d’un côté et de l’autre de la porte d’entrée.
« Ben, qu’est-ce que vous foutez les clebs ? », lança Johnny, en crachant.

Dans la soirée, tous deux pétés, Laura et Johnny se sont disputés pour des broutilles.

Durant la seconde nuit, à nouveau Laura se réveille, vers 3 heures du matin cette fois.
Elle se lève pour aller se soulager. Assise sur la lunette, Laura entend soudain comme des pas provenant de l’étage supérieur. Son estomac se serre. « C’est l’angoisse, on dirait qu’il y a quelqu’un au-dessus », pense-t-elle. Laura tend l’oreille mais n’entend plus rien durant quelques secondes.
Elle tente de se calmer lorsque soudain
VLAN !
Surprise, Laura a fait un bond. Son cœur bat fort. Elle flippe complètement maintenant.
Elle se relève et s’apprête à sortir de la salle de bain mais, étonnamment,
elle ne parvient plus à ouvrir la porte !
« Je n’ai pas fermé à clef pourtant », se remémore-t-elle. Tout à coup, prise de panique,
elle se met à crier « Johnny viens m’ouvrir, Johnny réveilles-toi ».
VLAN !... Vlan !
Elle entend une fenêtre claquer, juste dans la pièce d’à côté, lui semble-t-il. « Mais que se passe-t-il ?
Je suis morte de trouille. Est-ce qu’il y a quelqu’un ? Et Johnny qui ronfle ».

Elle crie fort et tape contre la porte. Elle tremble et ses jambes la portent difficilement.
« Il dort, je ne peux pas compter sur lui, il est complètement stone, un train passerait à côté
qu’il ne l’entendrait pas. J’pourrais crever qu’il continuerait de ronfler ».

Elle s’écroule sur le sol, désespérée et à l’affût du moindre bruit.
 
À nouveau, elle tente de se calmer et se met à respirer profondément.
« Je vais arrêter de boire autant », se surprend-elle à penser.
Après un temps indéterminé, elle se relève doucement et tire la porte qui, contre toute attente,
s’ouvre facilement !
Laura n’en revient pas, « ai-je rêvé, ai-je halluciné ? Que m’arrive-t-il ? », réfléchit-elle
en revenant vers Johnny. Elle regarde l’heure : 4 heures 07. « Je suis restée plus d’une heure
aux toilettes à flipper !»,
pense-t-elle. Soucieuse et intriguée par le survenu, elle s’est recouchée.
Elle parvint difficilement à se rendormir, c’était le maelstrom dans sa tête.

Au réveil, elle a juste dit à Johnny « je me suis de nouveau réveillée cette nuit ».
Il répond : « et qu’est-ce qui t’es arrivé cette fois ? »
« Non, rien », dit-elle face à son air narquois.
Ce dernier roule un joint. « De toute façon, on va dégager », annonce-t-il.
« Déjà ? On est bien ici, personne ne nous ennuie et on a toute la maison pour nous »,
se surprend à répondre Laura.
« Ouais, toi tu flippes mais tu veux rester. De toute façon, nous avons décidé d’aller jusqu’à Brest,
j’te rappelle. On s’en fout de cette baraque pourrie »,
répond Johnny énervé, avant d’ajouter
« t’es conne ou quoi, nous n’avons bientôt plus d’alcool ni de shit et j’ai de la coke à vendre,
il nous faut partir maintenant. Et qu’est-ce que tu veux qu’on foute ici, j’en ai marre moi
de cette bicoque. Y’a rien à faire et sans taff, ça va être dur »
, crie Johnny, une bière à la main.
Laura boude. Elle boit du thé. Elle lui dit « Je me sens bien ici, j’en ai marre des villes et des cons.
J’ai envie de rester encore un peu. Tu n’as qu’à te rendre dans la ville la plus proche,
tu vends, tu te réapprovisionnes et tu reviens en rapportant de quoi manger.
Et moi, je t’attends ici. Tu me laisses juste un peu de shit »
, lui dit-elle en lui repassant le joint.
« T’es vraiment givrée toi, ici toute seule. Bon allez, pas envie de prise de tête, j’me casse.
On verra si je reviens Laura. T’es vraiment trop nulle »
, lui lance-t-il en colère.

Prise de conscience 

Johnny est parti avec les deux chiens.
Laura respire profondément. « Pfff, quelle paix ! ».
Elle se sent ensuquée. Elle va se laver au robinet dans le jardin.
« Je suis complètement folle de rester ici toute seule. Comment vais-je faire cette nuit
si j’entends des trucs et que je flippe ? »
, se demande-t-elle.

Durant l’après-midi, elle a inspecté la maison de la cave au grenier.
Elle n’a rien vu ou trouvé de particulier. Ensuite, elle a écouté de la musique sur son MP3.
Vers minuit, elle s’est couchée presque sobre, elle n’a consommé ni alcool ni médicament
ni coke, juste quelques joints. Johnny n’est pas réapparu. « Reviendra-t-il ? » se demande-t-elle.
Elle prend conscience qu’en repensant aux survenus des deux nuits précédentes,
elle se fait peur. Elle se dit alors « relax, n’y penses plus, c’est calme,
et les méchants fantômes n’existent pas »
.
Elle réfléchit à sa vie avec son copain pour évaluer qu’au fond, à part se péter la tête,
ils ne font pas grand-chose pour se sentir bien dans ce monde. Et elle s’endort.

Au matin, elle constate aussitôt qu’elle ne s’est pas réveillée durant la nuit et qu’elle n’a rien entendu.
Tout semble calme. Elle entend des oiseaux. Elle se sent bien. Elle s’étire de tout son long.
Ensuite, elle flâne en méditant sur son devenir, en chantonnant.

En début de soirée, Johnny revient. Les chiens sont contents de la retrouver et lui font la fête.
Laura se surprend à songer « c’est à peine si j’ai pensé à lui, aujourd’hui. Il sent l’alcool,
il paraît bien défoncé ».
« T’es pas contente de me voir ? T’as pas envie de te faire une ligne ? », lui demande-t-il.
« Non pour la ligne et oui, je suis contente de vous revoir, toi et les chiens », répond-elle
d’un ton peu enthousiaste. Elle roule un joint, tout en refusant la bière qu’il lui tend.
« Qu’est-ce qui t’arrive ? », demande-t-il.
« Je n’ai pas envie de me défoncer, ça m’fait du bien de rester clean », dit-elle en allumant le joint.
« Comme tu veux, j’me demande quand même si t’es pas de plus en plus givrée », raille-t-il,
« j’espère que t’as envie de baiser au moins, parce que moi j’en ai envie ».
« Quels sont tes plans ? », lui demande-t-elle afin de détourner le sujet. Elle lui passe le joint.
« Demain on dégage, j’aime pas trop ce coin », annonce-t-il.

Ensuite, ils ont passé la soirée à se disputer. Vers 23 heures, il a fini par la gifler
« marre de tes conneries, viens, on baise maintenant ». Il l’a poussée brusquement
et elle s’est étalée sur le tapis.
« T’as qu’à te branler connard. Tu sais quoi ? Demain, tu dégages tout seul », lui lance-t-elle.
Laura se retient de pleurer et le regarde d’un air de défi.
Il s’est écroulé sur elle en pensant qu’après une bonne baise, elle irait mieux.
Elle se débat « laisse-moi, j’ai pas envie ».
Il fulmine, « je vais te péter la gueule », crie-t-il.
Tout à coup,
VLAN !...
VLAN !
Deux bruits, comme des portes qui claquent.
« T’as entendu ? », lui demande-t-elle tremblante.
« Ouais, c’est rien », dit-il sans conviction. Cela a eu pour effet de le calmer sec.
Elle respire en se dégageant, un peu tétanisée par ce qui leur arrive.
VLAN !
« Je vais voir », dit-il.
Elle reste recroquevillée sur elle-même. « J’en peux plus de ce mec, quel salopard !
Pour qui il se prend ? »,
rumine-t-elle en ne portant plus d’attention aux claquements de porte.
Il revient une bière à la main « y a rien et aucune fenêtre ni porte ne sont ouvertes », clame-t-il.
VLAN !... Vlan !
Elle le regarde sans rien dire. Il s’assied sur le sol en rotant « j’comprends pas »,
dit-il en se donnant l’air de réfléchir. Il roule un joint. Elle s’en va dans la salle de bain.
À son retour, il dort. « Ouf, il va me laisser tranquille ce poivrot »,
se dit-elle en lui prenant le joint éteint, resté coincé entre ses doigts.

Le lendemain, après quelques engueulades et injures, Johnny est parti.
Les chiens se sont retournés pour regarder d’un air peiné Laura, en suivant Johnny d’un pas hésitant.

Ils semblaient ne pas comprendre pourquoi elle ne suivait pas leur maître,
tout en paraissant savoir qu’ils ne la reverraient plus.

Épilogue

Neuf ans plus tard, Laura se sent heureuse. Elle est maintenant informaticienne.
Elle gagne bien sa vie et a pu économiser quelques dizaines de milliers d’euros.
Son père étant décédé il y a peu, elle a touché en héritage
quelques autres dizaines de milliers d’euros.
Durant toutes ces années de labeur, elle profitait de son temps libre, week-ends et vacances,
pour venir dans la maison. Aujourd’hui, elle est chez le notaire. Elle achète la maison.

Dorénavant c’est sa maison, cette maison qui l’a en quelque sorte sauvée
du chemin autodestructeur qu’elle avait pris.
Elle se disait que s’il y avait des fantômes ou des esprits dans cette maison,
ce ne pouvaient être que des fantômes bienveillants.
En effet, au fil du temps, elle avait observé que les manifestations bruyantes et étranges
de la maison se déroulaient lorsque Laura broyait du noir,
lorsqu’elle ruminait en vain ou lorsqu’elle voulait quelque chose d’inapproprié à sa nature,
ou lorsqu’elle se considérait telle une pauvre victime abandonnée et malheureuse,
ou lorsqu’elle faisait une fixation mentale, bref : à chaque fois que son esprit s’égarait,
la maison se manifestait, soit par des claquements de portes ou fenêtres,
soit par des bruits de pas ou craquements de plancher, soit par des ombres mouvantes.
Pour Laura, cette maison, dorénavant sa maison,
est une "maison-maître" plutôt qu’une maison de maître.
Laura suppose que cette maison a une âme, quelque chose comme ça.
Cette âme s’exprimerait par des manifestations, ce qui rend la maison comme vivante.
L’âme de sa maison a le don d’exacerber les travers de ses habitants,
comme si un esprit les poussait dans leurs retranchements, leurs défauts, leurs aveuglements,
leurs orgueils, leurs peurs, leurs vices et manies psychorigides et obsessionnelles.
Elle se rappelle qu’à l’époque Johnny est devenu brutal et violent avec elle, dans cette maison.
Et elle a appris, il y a peu, la tuerie survenue une soixantaine d’années plus tôt.
« Cette maison révèle et provoque la véritable nature de ses occupants.
Elle a agi de la sorte avec Johnny et moi. Cette maison nous place dans un carrefour
où un choix inéluctable s’impose entre deux possibilités : d’un côté,
le choix de persister à vivre dans le leurre, les idéaux, le mensonge et la peur,
et, de l’autre côté, le choix de vivre sa vérité avec l’intention de s’éveiller à Soi et au monde.
Ici, j’ai ouvert les yeux, j’ai vu la véritable nature de Johnny
et le devenir qui nous attendait tous deux.
J’ai pris conscience que je prenais une voie glauque et sans issue,
ce qui m’a fait agir en sorte de me rapprocher de moi-même, de mon bien-être.
Cette maison, il faut la mériter »
se dit Laura en elle-même.
Elle en arrive à la conclusion que l’âme de sa maison n’est ni mauvaise ni bonne,
seulement clairvoyante, déterminée, juste, implacable et impitoyable.
Son intention semble consister à mettre à nu les personnes,
à les confronter avec elles-mêmes, notamment avec ce qu’elles dissimulent et contiennent.
Pour pouvoir vivre dans cette maison,
il vaut mieux se sentir en paix et adopter autant une pensée qu’un comportement mesurés.
Au moindre déséquilibre ou excès, la maison réagit tel un amplificateur,
et cela prend rapidement des proportions cauchemardesques.

Laura vous laisse imaginer ce que la maison génère lorsqu’on y cultive la vérité, l’harmonie,
l’indépendance de penser, la liberté d’être, la saine curiosité, la joie d’exister
et de découvrir son potentiel, etc.



6 commentaires:

  1. Eric,
    Intéressante histoire. Tout ce que l'on peut s'inventer, s'imaginer, se créer lorsque l'on est rongé par quelque chose. Habité ?
    @+

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    Réponses
    1. :)
      Squatté ! Et "ça" veut pas payer de loyer, "ça" comprend pas le capitalisme, l'appropriation de lieux...
      :))
      A +

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  2. depuis ce matin j'essaie en vain de poster un commentaire !
    Je voulais te dire que je suis comme Laura j'ai trouvé ma maison-maître. Heureusement que la peur n'a pas pris le dessus pour Laura . C'est bien souvent le cas, on a peur des conséquences du changement même si on est conscient qu'il faudrait changer.

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  3. Sympa ta nouvelle ..... si tous les jeunes pouvaient réfléchir un peu ..... maison hantée ou pas

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