samedi 24 juin 2017

Issue à notre portée (VI)

Je termine avec la copie d'extraits du roman My Ishmael de Daniel Quinn.

Il m’a paru important de transmettre la parole-qui-sonne-juste.

Toutes les mises en gras (des six parutions) ainsi que la présentation sont de mon fait.

Revenons au roman. Voici une mise au point d'Ishmael concernant nos quêtes
de solutions et réponses extérieures (comme croire et espérer en Dieu, par exemple) :
(Ce que tu cherches, Julie, Dieu, extraterrestres ou autres)
étaient tout simplement tes propres ancêtres, qui ont parfaitement réussi
à vivre ici-bas durant des centaines de milliers d’années sans détruire le monde ;
tes ancêtres et leurs descendants culturels,
à savoir les peuples tribaux qui subsistent aujourd’hui.
Là où tu t’égares, c’est que tu t’imagines que je t’ai montré les réponses,
alors que je t’ai seulement indiqué par où il faut les chercher.
Tu crois que je préconise d’adopter le mode de vie des (primitifs),
alors que je dis qu’il faut comprendre pourquoi il a bien marché
et pourquoi il continue de marcher aussi bien que par le passé là où il existe encore. (…)
Qu’est-ce qui fonctionnait parfaitement auparavant ?
Pourquoi le mode de vie tribal marchait-il, Julie ? Je ne parle pas du mécanisme…
- Parce qu’il a été éprouvé depuis que l’homme existe, je suppose.
Ce qui convenait est resté et ce qui ne convenait pas a été éliminé.

L’utopie des intellectuels perfectionnistes
(…) On ne peut pas se contenter de coller plusieurs choses à la va-vite
et espérer que ça fonctionne aussi bien qu’un système qui a été éprouvé
et perfectionné pendant trois millions d’années
(par tous les animaux, et non seulement les humains, a précisé Ishmael).
(…)
La force du mode de vie tribal, c’est justement que son succès
ne dépendait pas de l’amélioration du genre humain
.
Il convenait aux gens tels qu’ils étaient. (…)
Ceux-qui-prennent (…) se sont crus capables d’améliorer les individus
– comme on améliore des produits mal conçus –
en les punissant, les éduquant, les incitant à devenir meilleurs
. (…)
(Julie dit) C’est de l’orgueil mal placé. Une sorte de fierté à la noix.

Ce que j’appelle « bulle d’abstraction », Ishmael en parle avec une autre métaphore :
nous évoluons dans une immense prison, « Mère Culture ».
(Soyez attentive, Mesdames, car si ce rêve de sivilisation est masculin,
vous l’adoptez tout de même à contre-cœur et de façon ambivalente) :
Les détenus de la prison de Ceux-qui-prennent édifient une nouvelle prison
à chaque génération, Julie. Ta mère et ton père y ont participé.
Toi-même, quand tu vas bien sagement à l’école et que tu te prépares à entrer
dans la vie active, tu participes à la construction de la prison que ta propre génération
occupera. Une fois bâtie, elle sera l’œuvre de vous tous, hommes et femmes confondus.
Il n’empêche que les femmes de ta culture n’ont jamais éprouvé pour la vie carcérale
le même enthousiasme que les hommes,
et elles s’en sont plus rarement encore échappées
.
- Vous voulez dire que ce sont les hommes qui dirigent la prison ?
- Non. Depuis que la nourriture est sous clef et bien gardée,
la prison se dirige toute seule. Le gouvernement que tu vois,
ce sont des prisonniers se gouvernant eux-mêmes.
Ils ont la permission de vivre à leur guise à l’intérieur de la prison.
Pour la plupart, les prisonniers ont choisi d’être gouvernés par des hommes,
mais ces hommes ne dirigent pas la prison elle-même.
- Quelle est cette prison ?
- C’est votre culture (…)
- Comment arrêter ça ?
- En apprenant quelque chose de différent, Julie.
En refusant d’enseigner à tes enfants comment être prisonniers.
En brisant le moule. (…)
Sans votre soutien, il ne peut pas continuer.
Votre culture n’a pas d’existence propre en dehors de vous,
et si vous cessez de la transmettre, elle s’éteindra d’elle-même
,
comme une flamme qui ne trouve plus de combustible.
- Oui, mais qu’arriverait-il alors ?
On ne peut pas cesser complètement d’éduquer ses enfants.
- Bien sûr que non, Julie. Mais autant leur inculquer quelque chose de nouveau.
Et pour cela, tu dois d’abord toi-même commencer à apprendre
quelque chose de nouveau
.

Ensuite, trois chapitres traitent de l’éducation de nos enfants, de leur scolarité
et du monde du travail, surtout depuis la révolution industrielle.
Ishmael demande à Julie :
- (…) Vous avez le système éducatif le plus avancé de l’histoire du monde.
Mais vos écoles ne valent rien. Comment se fait-il qu’elles répondent si mal
à ce qu’on attend d’elles, Julie ?
- (…) Les écoles ne préparent pas à la vie active. Ni à la vie tout court.
(…) Elles sont là pour préparer les enfants à réussir dans la société.
- (…) C’est là que réside l’une des plus subtiles supercheries de Mère Culture, Julie (…)
Car évidemment, ce n’est pas du tout à ça que vos écoles sont destinées.
- Et à quoi sont-elles destinées ?
- J’ai mis plusieurs années à le découvrir. (…)
Les écoles sont là pour réguler le flux de jeunes concurrents
qui arrivent sur le marché du travail
. (…)
Occuper les jeunes et surtout, qu’ils consomment !
- (…) Mais imagine ce qui arriverait aujourd’hui si vos éducateurs décidaient soudain
que les études secondaires ne sont plus nécessaires…
- Oui, je vois ce que vous voulez dire, répondis-je (Julie). Vingt millions de gosses
se retrouveraient soudain en concurrence pour des boulots qui n’existent pas.
Et le taux de chômage crèverait le plafond.
- Ce serait catastrophique, Julie. Et puis il n’importe pas seulement de tenir
ces adolescents de quatorze à dix-huit ans à l’écart du monde du travail,
il est aussi essentiel qu’ils restent à la maison
en tant que consommateurs non salariés
.
- Qu’est-ce à dire ?
- Cette tranche d’âge soutire une énorme quantité d’argent aux parents,
estimée à deux cents milliards de dollars par an.
Pour acheter des livres, des vêtements, des jeux (…)
Si ces adolescents devenaient des salariés, ils ne seraient plus en mesure
de soutirer des milliards de dollars à leurs parents,
et ces industries orientées vers la jeunesse s’écrouleraient d’un seul coup,
rejetant plusieurs millions de personnes supplémentaires sur le marché du travail.
(…)
- Voici une question intéressante pour toi, Julie. Vos professeurs attendent-ils
que leurs élèves se rappellent tout ce qu’ils ont appris l’année précédente ?
- Non, je ne crois pas. Ils espèrent qu’on en ait gardé une vague notion. (…)
(…)
- Maintenant, tu es en mesure de comprendre pourquoi tu as passé tant d’années
à apprendre des choses qui te sont sorties de la tête une fois l’épreuve terminée.
- (…) Il faut bien nous occuper pendant les années où l’on nous tient à l’écart
du marché du travail. Et il faut que ça ait l’air utile, indispensable même. (…)
(…)
Maintenant, tu comprends pourquoi les écoles préparent aussi mal
les bacheliers à entrer dans la vie active, non ?
- Oui. Il faut que les bacheliers commencent au bas de l’échelle.



Impressionnant : D. Quinn, vers 1995 (ce roman étant paru en 1997), a écrit :
Evidemment quelques-uns préféreraient encore la captivité (la prison de Mère Culture),
mais ce serait une question de choix.
Un Donald Trump, un George Bush ou un Steven Spielberg
n’auraient guère envie de quitter la prison de Ceux-qui-prennent.

La vérité ou prise de conscience peut se révéler blessante.
Mais une blessure se soigne.
Ishmael poursuit :
Mère Culture vous trompe, lorsqu’elle prétend que l’école existe
pour répondre aux besoins des gens.
En réalité, les écoles produisent des bacheliers
incapables de vivre sans travailler,
mais dépourvus de toute qualification,

ce qui correspond parfaitement aux besoins de votre économie.
Ce n’est pas un défaut, c’est une exigence du système
à laquelle l’école répond pleinement, avec cent pour cent d’efficacité.

Ishmael démontre à Julie l’inefficacité totale de nos programmes scolaires.
Je vous encourage à lire ce livre (puis, à réagir et à agir...)
Virevolte a laissé un lien où le roman peut être consulté en format pdf.
Un autre extrait :
J’ai un peu dévié de notre route, remarqua Ishmael. Mais je voulais te montrer
un modèle d’éducation, celui de la vie tribale, qui convient aux gens.
Il fonctionne très simplement, sans coût, sans effort, sans administration d’aucune sorte.
Les enfants vont tout bonnement là où ils le désirent et passent leur temps
avec qui ils veulent pour apprendre ce qu’ils ont envie d’apprendre
au moment où ils en ont envie.
L’éducation d’un enfant n’est jamais identique à celle d’un autre enfant.
Pourquoi diable le serait-elle ?
(…)
Julie ne voit pas comment éduquer les enfants à la façon de Ceux-qui-laissent
dans notre monde organisé, sivilisé. Ishmael de demander :
- D’abord, dis-moi en quoi votre système fonctionne ou non, et pour qui ?
- Notre système est bon pour les affaires, mais il ne convient pas aux gens.

Un extrait, cette fois sur le sujet du « comment vivre et faire autrement ».
Ishmael résume :
- (…) vous souffrez d’un mal vague et sans doute incurable (…)
Je (Julie) fermai les yeux et, au bout de cinq minutes, une petite lueur
commença à poindre dans mon esprit. « J’ignore si c’est la vérité,
mais voici ce que j’entends quand je prête l’oreille :
"Bien sûr, vous pouvez sauver le monde, mais vous allez en baver. Ce sera très dur."

- Pourquoi ?
- Parce que nous devrons renoncer à plein de choses. C’est peut-être vrai, d’ailleurs.
- Non, Julie. C’est encore un gros mensonge de Mère Culture.
Elle a beau n’être qu’une métaphore, elle se comporte comme une véritable personne,
parfois. C’en est même étonnant.
D’après toi, pourquoi profère-t-elle ce mensonge-là en particulier ?

- Pour nous décourager et nous dissuader de changer, je suppose.
- Bien sûr. La fonction de n’importe quelle Mère Culture
consiste précisément à préserver le statu quo. (…)

Mère Culture désamorce chez vous toute volonté de changement
en vous persuadant que cela ne vous rapporterait rien de bon. (…)

- (…) Et pour vous, pourquoi tout changement serait-il fatalement néfaste ?
(demande Ishmael)

- Parce que nous détenons la perfection (ce qui fait partie, donc, de notre utopie).
Tout changement se ferait ipso facto pour le pire. (…)

Le message d’Ishmael (qui est vraiment un gorille, dans le roman) :
(…) Julie. Tu es mon messager, et voici quel est le message que je te délivre :
Ouvrez les portes de la prison et les gens en sortiront en masse.
Forgez des choses que les gens désirent, et ils afflueront.
Et lorsqu’ils vous montrent ce qu’ils désirent vraiment, ne craignez pas
de le regarder en face. Ne détournez pas les yeux
simplement parce Mère Culture
a donné à cela des noms péjoratifs.
Cherchez plutôt à comprendre pourquoi
elle a choisi ces noms-là.
- Parce qu’elle voulait nous en dégoûter, n’est-ce pas ? (demande Julie)
- Evidemment.


Les schémas sont copiés du roman, mais présentés à ma façon.

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Liens (les autres extraits du même roman de D. Quinn)
* Le principe civilisé (I)
* Genèse de la violence (II)
* Compétition et conflits, les tricheurs (III)
* Les déconnectés imposent (IV)
* L'idéal de paix (V)

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3 commentaires:

  1. Il est temps, urgent selon moi, de passer à la suite,
    en faisant face à nos dysfonctionnements ;
    et ce, sans compter sur l'appui ni des gouvernements
    ni des soi-disant experts à la solde des richissimes.
    J'ai copié beaucoup d'extraits du livre de Daniel Quinn
    car il permet de "tout mettre à plat sur la table".
    Et il propose des pistes sérieuses et radicales.
    A partir de là, nous pouvons "ouvrir les portes de la prison",
    prendre notre avenir en main...

    Lorsque je suis arrivé sur la plateforme précédente,
    je ne tenais qu'un blog "Tarot-ressource".
    J'y avais ouvert, en automne 2013, un forum portant sur deux sujets:
    1) bien sûr, sur le Tarot ;
    2) j'avais ouvert un autre espace pour que chacun puisse y rédiger
    des idées pour préparer un demain plus sensé,
    où la sécurité ne serait plus théorique et payante,
    mais serait éprouvée à travers l'entraide des uns et des autres,
    "je te soutiens, tu me soutiens" (en boucle), a schématisé D. Quinn.
    Pour stimuler les internautes, j'ai ensuite proposé une idée :
    - que les enseignants apprennent aux élèves, en plus du programme officiel,
    les 4 accords toltèques.
    Si chaque enfant comprend (à leur âge, ils apprennent avec facilité)
    et passe ces accords avec lui-même, demain sera différent...

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  2. Eric,
    Intéressant, toujours et encore. Merci de nosu nourir ainsi. C'est bien de sortir de la spirale et de revenir au cercle initial, le serpent qui se mord la queue. Ça couoe court à une certaine hypocrisie de crainte de la fin (la faim ?) non ça continue. Quant à l'accord avec soi même tout est là, divisé en millions d'individus.
    Belle journée à toi.
    Thierry

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    1. (Je vais republier un texte traitant du "serpent qui se mord la queue")

      Oui, "ça coupe court... hypocrisie (et mensonge)... crainte (psychologique)... non ça continue".

      Bon jour à toi aussi, Thierry

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