samedi 3 février 2018

Pas de vrai-moi sans "l'autre" (G XV)

Rappel :
(…) l’étude de soi et l’observation de soi, bien conduites,
amènent l’homme à se rendre compte qu’il y a "quelque chose de faussé"
dans sa machine et dans ses fonctions, en leur état ordinaire.

Pour s’étudier soi-même et s’observer,
comment procéder M. Gurdjieff ?

NB : dans l’explication qui suit,
à la place de "Eric", chacun peut mettre son prénom.
(…) un homme doit s’exercer à prendre, pour ainsi dire,
des photographies mentales de lui-même
aux différents moments de sa vie
et dans ses différents états émotionnels ;
non plus des photos de détails, mais des vues globales.
(…)
Si un homme parvient à prendre d’intéressants instantanés,
il ne tardera pas à obtenir une véritable collection de portraits de lui-même qui,
tous ensemble, lui montreront clairement ce qu’il est.
 
Mais il est difficile de parvenir à prendre ces photos aux moments les plus intéressants,
il est difficile de saisir les postures, les expressions du visage,
les émotions et les pensées les plus caractéristiques.
(…)
Au lieu de l’homme qu’il croyait être, il en verra un tout autre.
Cet "autre" est lui-même et, en même temps, ce n’est pas lui-même.
(…)
Vous devez apprendre à séparer le réel de l’imaginaire.
 
Et pour commencer l’observation de soi et l’étude de soi,
il est indispensable d’apprendre à se diviser.
L’homme doit se rendre compte qu’en fait il est formé de deux hommes.
L’un est l’homme qu’il nomme "moi" et que les autres nomment "Eric".
L’autre est le vrai « lui »,
le vrai « Moi »,
qui apparaît dans sa vie seulement pour de très courts moments,
et qui ne peut devenir stable et permanent
qu’après une très longue période de travail.
 
Tant qu’un homme se considère lui-même comme « une seule personne »,
il restera toujours tel qu’il est.
Son travail intérieur débute à cet instant
où il commence à éprouver en lui-même la présence de « deux hommes ».
L’un est passif
et le plus qu’il puisse faire est d’observer et d’enregistrer ce qui lui arrive.
L’autre, qui se nomme lui-même "moi",
qui est actif et parle de lui à la première personne,
n’est en réalité que "Eric".
 
Telle est la première réalisation qu’un homme puisse obtenir.
Aussitôt qu’il commence à penser correctement,
il voit qu’il est tout entier au pouvoir de son "Eric".
Quoi qu’il projette ou médite de faire ou de dire, ce n’est pas "lui",
ce n’est pas son "Moi" qui le dira ou le fera, mais son "Eric",
et ce qu’il fera ou dira, naturellement,
n’aura rien de commun avec ce que son "Moi" aurait dit ou fait ;
(…)
A cet égard, un danger précis guette l’homme dès le tout premier moment
de l’observation de soi. C’est "Moi" qui commence l’observation,
mais "Eric" s’en empare aussitôt et c’est lui qui la poursuit.
Ainsi, dès le début, "Eric" fausse quelque chose, (…)
L’observation de soi devient une observation d’ "Eric".
L’homme comprend qu’il n’est pas "Eric",
qu’ "Eric" n’est que le masque qu’il porte,
le rôle qu’il joue inconsciemment et que, par malheur,
il ne peut pas s’empêcher de jouer,
un rôle qui le domine et lui fait dire et faire des milliers de choses stupides,
des milliers de choses que lui-même ne ferait ou ne dirait jamais.
S’il est sincère avec lui-même, il sent qu’il est au pouvoir d’"Eric"
et, en même temps, il sent qu’il n’est pas "Eric".
Il commence à avoir peur d’ "Eric",
il commence à sentir qu’ "Eric" est son ennemi.
Quoi qu’il veuille faire, tout est intercepté et altéré par "Eric". (…)
Les désirs, les goûts, les sympathies, les antipathies, les pensées, les opinions d’ "Eric",
ou bien s’opposent à ses idées propres, à ses sentiments et humeurs,
ou bien n’ont rien de commun avec eux.
Et, cependant, "Eric" est son maître.
Lui, il est l’esclave. Il n’a pas de volonté propre.
Il est hors d’état d’exprimer ses désirs,
parce que tout ce qu’il voudrait dire ou faire sera toujours fait à sa place par "Eric".
 
A ce niveau de l’observation de soi, cet homme ne doit plus avoir qu’un seul but :
se délivrer d’ "Eric".
Et dès lors qu’il ne peut pas s’en délivrer en fait parce qu’il est "Eric",
il doit par conséquent le maîtriser et lui faire faire non pas ce que désire
l’ "Eric" du moment, mais ce que « lui-même » veut faire.
 
"Eric", qui est aujourd’hui le maître, doit devenir le serviteur. 
Tel est le premier pas dans le travail sur soi : il faut se séparer d’ "Eric",
non seulement en pensée, mais en fait,
et parvenir à sentir que l’on n’a rien de commun avec lui.
Mais il faut bien garder présent à l’esprit que toute l’attention
doit demeurer concentrée sur "Eric".
En effet, un homme est incapable d’expliquer « ce qu’il est lui-même en réalité » ;
cependant, il peut s’expliquer "Eric" à lui-même et c’est par là qu’il doit commencer,
en se rappelant en même temps qu’il n’est pas "Eric".


À ce point, G. I. Gurdjieff répète que l’on a besoin d’aide
pour parvenir à distinguer entre les deux : le "Eric" et l’autre-en-soi :
Pourquoi en est-il ainsi ?
Nous avons dit que l’observation de soi conduit à cette constatation
que l’homme s’oublie sans cesse.
Son impuissance à se souvenir de soi
est un des traits les plus caractéristiques de son être
et la vraie cause de tout son comportement.
Cette impuissance se manifeste de mille façons.
Il ne se rappelle pas ses décisions,
il ne se rappelle pas la parole qu’il s’est donnée à lui-même,
il ne se rappelle pas ce qu’il a dit ou ressenti il y a un mois,
une semaine, un jour ou une heure seulement.
Il commence un travail et bientôt il oublie « pourquoi » il l’a entrepris,
et c’est dans le travail sur soi que ce phénomène se produit
avec une fréquence toute particulière.
Un homme ne peut se rappeler une promesse donnée à autrui
qu’à l’aide d’associations artificielles, d’associations « éduquées » en lui,
lesquelles, à leur tour, s’associent à toutes sortes de conceptions,
elles-mêmes artificiellement créées,
telles que l’« honneur », l’« honnêteté », le « devoir », et ainsi de suite.
 
En vérité, on peut donc dire que pour une chose dont un homme se souvient,
il y en a toujours dix, bien plus importantes, qu’il oublie.
 
Mais l’homme n’oublie jamais rien plus facilement que ce qui a trait à lui-même,
par exemple : ces « photographies mentales" qu’il a pu prendre.
Et ses opinons, ses théories se trouvent, de cette façon,
dépourvues de toute stabilité et de toute précision.
L’homme ne se rappelle pas ce qu’il a pensé ou ce qu’il a dit ;
et il ne se rappelle pas « comment » il a pensé ou « comment » il a parlé.


Résumons : notre tendance, à nous humains, consiste à tourner en rond
en ne maintenant pas la continuité de nos élans et décisions importants,
et en s’oubliant (en oubliant le Soi profond, unissant le moi-je et l’autre en soi),
c’est pourquoi chacun a besoin de connaître au moins une personne plus éveillée qu’elle.


4 commentaires:

  1. Eric,
    Bon ben je sais de qui j'a besoin alors.
    Je préfère le rond à la pyramide.
    Bon week end.
    Thierry

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    1. :) c'est ça, c'est de "lui" que chacun a besoin...
      Bon w-e aussi Thierry-déjà-rond

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  2. Salut,
    c'est étrange, j'aie l'impression que l'on a des inverses, par exemple énervé apaisé anxieux reposé, pour moi, on est bien plus nombreux, je sais pas si tu vois ce que je veux dire. Je pense qu'il y a beaucoup plus que deux...
    Bref bon weekend et merci pour tes textes qui font réfléchir :))
    https://www.youtube.com/watch?v=27iRTjabbaw

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    1. ♪ ♫ B'jour Cres ♪ ♫

      Bien observé !
      Oui, "il y a bcp plus que deux".
      Le "moi-je" est multitude de "moi" qui, comme tu l'écris, ont leurs inverses (d'où les maladies maniaco-dépressives, la schizophrénie, etc.)
      Cependant,
      "l'autre" en soi-même n'est qu'un ;
      "l'autre" n'est aucune des multiples facettes du "moi-je".
      "Il" est autre chose encore...

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